Le travail et nous…

Certaines propositions de Benoit Hamon, comme le revenu universel ou la réduction du temps de travail nous interroge sur notre rapport au temps en général et notre rapport au travail en particulier. On ne peut par ailleurs que constater l’urgence qui existe en France pour remettre de la bienveillance dans les rapports professionnels avec l’humain au cœur du dispositif et non pas comme outil d’une production aveugle et sans aucune morale ou valeur.

Contrairement à une idée reçue, la France est un des pays où l’on travaille le plus en Europe, si on prend bien soin de ne pas oublier le temps partiel dans le total des temps travaillé. Dominique Méda nous rappelle qu’à tout instant le volume d’heures travaillées était partagé mais que les modalités de ce partage étaient différentes : elle a pris le cas de la France et de l’Allemagne. En Allemagne, il y a beaucoup de temps partiel très courts (occupés par les femmes dans les services) alors qu’en France il y a moins de temps partiel et ils sont plus longs. Mais au total, en durée hebdomadaire ou annuelle, les Français temps partiel et temps complets compris, travaillent plus longtemps que les Allemands.

L’emploi est moins fragmenté en France, les inégalités entre hommes et femmes moins fortes, et cela grâce à la politique française de réduction du temps de travail. Cette plus grande fragmentation de l’emploi en Allemagne s’accompagne d’un taux de pauvreté des salariés bien plus élevé en Allemagne (22,5%) qu’en France (8%).

Nous sommes aussi un des pays en Europe où le taux de stress au travail est d’un niveau record.

Rappelons que les 35 heures ont créée en France 350 000 emplois (contre 70 000 pour exemple avec le récent CICE). Le partage du temps de travail est la seule mesure en France qui dans les 20 dernières années a su être créateur d’emplois.

Par ailleurs, nous savons également qu’aussi bien pour des raisons sanitaires, sociales et économiques, l’urgence est à la reconversion écologique de notre modèle économique. Même le FMI et l’OCDE commencent à valider ces hypothèses, en tout cas à remettre en cause le dogme et l’utopie de la croissance, que l’on attend depuis 30 ans, qui ne vient jamais, et qui si par miracle apparaît servira toujours les uns et écrasera toujours les mêmes.

La reconversion écologique créera de nombreux emplois : associée à un partage du travail intelligent et à un vaste programme de formation/requalification elle devrait nous permettre de renouer avec le plein emploi.
Sans rappeler les origines latines du mot travail, qui nous ramènent… à la torture.. Il faut prendre garde à ne pas sacraliser le travail à tout prix, car en agissant ainsi, on stigmatise celles et ceux qui n’en ont pas, et pour lesquels ce n’est pas un choix. Le pire n’est pas d’être au chômage, mais de se sentir inutile.

Sans parler des 3,2 millions de Français en Burn Out, de toutes celles et ceux qui vivent de près une grande pénibilité. Affirmer cela n’est pas un encouragement à l’oisiveté ou un éloge de la paresse mais plutôt de constater que l’activité humaine est importante, l’utilité sociale, la satisfaction du devoir accompli.. Sûrement plus en tout cas que l’asservissement dans un travail pénible en se cassant le dos à la chaîne pour un grand groupe, payé des pistaches et méprisé par un patronat aveugle qui ne vous voit pas et considère d’abord l’interchangeabilité de l’être avant sa compétence citoyenne. Ce que l’on produit à l’usine est donné au patron, à l’entreprise. Dans cette situation, ce que vous avez produit ne vous appartient pas. Ceux qui cultivent la terre ne sont pas souvent ceux qui la récoltent.

En m’écartant cette fois ci du programme de Benoit Hamon, en étant très certainement politiquement incorrect et en reprenant les travaux du professeur Jacquard à la fin des années 1990 :

Je dirai pour désacraliser le sacrosaint travail que celui-ci n’est peut-être qu’un épisode de l’histoire de l’humanité qui finira par disparaître, et que l’on peut considérer les chômeurs comme des gens à qui on refuse une activité. Ce qui permet à travers ce paradigme une approche moins culpabilisante, discriminante et stigmatisante. « Tu ne travailles pas, c’est maaaaaallllll » comme dit le troupeau, considérant le chômeur comme inutile économiquement et socialement. Cette approche permet surtout, en ne lui octroyant pourtant aucun droit à nouveau à celui qui trime de se sentir mieux. On ne résout en l’espèce pas la situation de celui qui ne travaille pas, ni celle de celui qui s’échine pour peu..

L’essentiel c’est de comprendre que pour vivre il faut créer des liens, échanger, se construire, peu à peu devenir une personne. L’échange est la finalité même de l’appropriation.

Les vrais échanges ne sont pas des choses que l’on a produites, mais des échanges d’idées. Quand on échange des biens, on ne crée rien en réalité. Si je vous donne 1 kilo de pommes contre 1 kilo de cerises, il me restera 1 kilo en tout. Si on échange des idées, on finira tous les deux à 1, 2, 3, 500 idées. C’est là où l’on fait civilisation.

Les nobles au sang bleu ne travaillaient pas… Le travail sale et impur était délégué au bas peuple… Il y a encore des ramifications aujourd’hui à l’école : « celui-là est fait pour le manuel, celui-là pour les maths ».. Il faut lutter contre l’acceptation de la fatalité. Rien n’est péremptoire quand on trace un avenir..

Depuis un siècle, la robotisation a fait que le nombre d’heures de travail pour produire aussi bien du blé qu’une voiture a été divisé par 100. Demain ou après-demain, en tout cas un jour, ce nombre d’heures tendra vers zéro. En grossissant le trait, mais toujours dans l’idée de le désacraliser, le jour où il n’y a plus de travail : on fera quoi ? Par quel projet humain on le remplace ?

Un paysan produit du lait et vend du lait. Un artisan produit l’armoire et vend l’armoire. Le banquier… vend l’espoir. Il vous prête 1000 Euros, et vous lui rendrez 1050 Euros dans un an. Les 50 Euros étant l’espoir que vous aviez que vos affaires allaient s’arranger. Ce n’est pas tellement raisonnable et respectable. Si les banquiers restent les guides, les facilitateurs, alors, de plus en plus, il y aura des gens jugés inutiles socialement. C’est ce que disait Thomas Paine à la fin du 18 ème : « La pauvreté est une chose crée par la vie civilisée »

Albert Jacquard usait il y a 20 ans d’un néologisme : « les zantrops ».. A savoir, quand on croit qu’on est en trop, il demeure le suicide ou mettre le feu à tout.. Ce qui fait aujourd’hui drôlement écho et résonnance..

Les « zantrops » ne vont pas au pôle Nord, ils le regardent à la télévision.. Ils ont droit à la virtualité. Ce sont bien nos enseignant-e-s qui doivent lutter chimériquement contre les banquiers en faisant l’apologie de la création de liens contre la vie virtuelle.

Il ne s’agit pas de contester la notion de travail, mais plutôt se dire que le travail comme l’absence de travail doivent être supprimé s quand ils sont subits. Ce qui compte ce n’est pas de travailler ou pas, mais d’en fixer des modalités qui permettent l’épanouissement.

Pourquoi on ne ramasserait pas tous les poubelles. « Tiens, cette fois c’est ton tour pendant une semaine.. » Plutôt que d’être obligé de le faire, nous découvrions la ville très tôt le matin, rencontrerions des nouvelles personnes etc..

L’idée est bien que tous puisse acquérir le droit de vivre en travaillant. Tous les hommes ont des potentiels différents et le travail ne compensera pas. La dignité est bien dans l’échange d’idées.

L’économie n’est jamais qu’une façon de regarder la société, en donnant une valeur à tout. L’économie est incapable de nous dire ce que produit l’instituteur, ou l’infirmière.

A cet effet, le calcul du PIB est une forme de vaste escroquerie, l’économie ne concernant que la part de la production marchande.

Le domaine économiste est de plus en plus restrictif, y compris à travers la raréfaction du travail.

Rêvons un peu, c’est encore autorisé, et non marchand : on se lève et on a le choix du programme de notre journée. La société du temps libre, c’est la société du temps personnel : le pays se rendrait ainsi le moins égoïste possible et plus respectueux de toutes et tous dans sa singularité. Moins de renoncement, davantage d’espoir. Comme disait Lamartine : « Les utopies sont souvent des vérités prématurés ».

La vie est si courte.

 

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